4 août 1936. Berlin. Jeux Olympiques. Epreuve du saut en longueur. Jesse Owens, athlète noir américain, est opposé à Luz Long, athlète blond allemand. Ces deux-là vont marquer l’histoire. Et pas seulement à coup de performances sportives, records ou médailles. Mais grâce à l’amitié qu’ils commencent à nouer ce jour-là et qui perdurera jusqu’à leur mort. 

Allô ? C’est le Vestiaire du Sport qui te parle.

On est en 1936, Hitler est au pouvoir. Le régime totalitaire nazi est en place depuis près de 3 ans. Les Jeux Olympiques de Berlin vont être le théâtre d’une vaste propagande. Des croix gammées décorent le stade, les saluts nazis envahissent le stade à chaque apparition d’Hitler, le champ de guerre national-socialiste est joué près de 500 fois pendant toute la durée des Jeux qui débutent le 1er août 1936.

Le 3 août, Jesse Owens remporte la première de ses 4 médailles d’or sur 100 mètres en égalant le record olympique de la distance (remporter 4 médailles d’or lors d’une même olympiade est un exploit qui n’a, par la suite, été réalisé que par Carl Lewis à Los Angeles en 1984).

Le 4 août, Jesse Owens va partager l’affiche avec Luz Long, son rival pour l’épreuve de la longueur. Jesse Cleveland Owens est né le 12 septembre 1913 à Oakville aux Etats-Unis. Ses grands-parents étaient esclaves et il est le dernier d’une fratrie de 7 enfants. Très jeune, il prouve et montre ses aptitudes. C’est en 1935 qu’il explose en battant de nombreux records du monde. Il a le statut d’homme à abattre lors de ces JO de 1936. Carl Ludwig (Luz) Long est lui né le 27 avril 1913 à Leipzig en Allemagne. Issu d’une famille bourgeoise occupant un manoir à Leipzig, Long est vite repéré et intègre le club prestigieux de Leipzig à ses 16 ans.

Les dirigeants nazis, et en particulier Hitler, attendent cet affrontement avec impatience. C’est pour eux le moyen de montrer la supériorité de la « race aryenne » sur le reste du monde.

Premier fait marquant de cette journée d’épreuve. Après deux sauts non valides (car il avait mordu), Jesse Owens est aux portes de l’élimination. Mais Long lui conseille d’allonger sa course d’élan. Owens s’exécute et réalise son premier saut valable. Il se qualifie pour la finale. L’entente entre les deux restera idyllique tout au long du concours.

Par la suite, les deux hommes sont au coude à coude en tête. Avec son 5ème saut, Long revient à égalité sur Owens en réalisant un saut à 7,87 m. Mais, Jesse Owens enfonce le clou lors des deux derniers sauts et termine même avec une marque à 8,06 m. C’est moins que les 8,13m qu’il avait sautés l’année précédente mais cela lui permet de remporter l’or. Il célèbre sa victoire et le premier à le féliciter est Long. Ils se prennent dans les bras. Le stade est médusé, la légende dit qu’Hitler, devant ce spectacle abject à ses yeux, a quitté le stade. Ce jour-là, plus rien d’autre ne comptait. Leurs différences les avaient rapprochés.

La légende précisait également qu’Hitler avait refusé de le féliciter et l’avait donc snobé. Mais Owens avait déclaré ceci : « Quand je suis passé devant le chancelier, il s’est levé, a agité la main vers moi, et je lui ai fait un signe en retour. Je pense que les journalistes ont fait preuve de mauvais goût en critiquant l’homme du moment en Allemagne« . Avant de conclure : « Hitler ne m’a pas snobé, c’est notre Président qui m’a snobé. Le Président ne m’a même pas envoyé un télégramme« . Le président américain de l’époque, c’était Franklin Delano Roosevelt. En pleine période de ségrégation raciale aux Etats-Unis, il avait refusé de le féliciter pour des raisons de clientélisme politique. En effet, de nombreux Etats du Sud auraient vu ceci d’un très mauvais oeil. Sa situation ne s’est d’ailleurs pas réellement améliorée suite à ces JO. Toujours obligé de s’assoir à l’arrière des bus, il était toujours mal vu d’une partie de la population. C’est bien plus tard que l’hommage qu’il méritait lui sera rendu. Par le président Gerald Ford en 1975 qui lui remet la plus haute distinction civile aux Etats-Unis : la médaille de la liberté. Il déclara : « Jesse Owens a réussi un exploit qu’aucun homme d’Etat, aucun journaliste, aucun général n’aurait pu réaliser : il a forcé Adolf Hitler à sortir du stade« .

Quant à l’amitié nouée entre Owens et Long, elle ne s’arrêtera pas aux portes du Stade Olympique. Mort pendant la 2nde Guerre Mondiale, Long avait laissé ce mot à Owens : « Après la guerre, va en Allemagne, retrouve mon fils et parle-lui de son père. Parle-lui de l’époque où la guerre ne nous séparait pas et dis-lui que les choses peuvent être différentes entre les hommes…Ton frère. Lutz« . Ce à quoi Owens avait répondu : « Vous pourriez fondre toutes les médailles et toutes les coupes que j’ai gagné. Elles ne vaudraient pas grand chose comparées à l’amitié à 24 carats que j’ai éprouvé pour Lutz Long« .

Le sport, dans notre monde actuel, est assimilé uniquement à l’argent, et souvent à juste titre. Le sport est parfois rongé de l’intérieur par des maux diaboliques. Mais le sport a des vertus qu’il est impossible de retrouver autre part. Cette histoire est là pour nous le rappeler.