Source : Tell My Sport

A l’heure où s’achève la première levée du Grand Chelem de l’exercice 2019, un constat mérite d’être tiré : quelle chance, quelle époque ! Simple, efficace, sans bavure. Comme la victoire de Novak Djokovic face à Rafael Nadal. Simple, n’y voyez là rien de péjoratif. J’entends par là que Nole nous donne une impression de facilité déconcertante. Tu le regardes jouer et tu te dis avec toute la spontanéité du monde : putain, c’est simple le tennis. Mais quels efforts, quels sacrifices, quelle « dedication » comme diraient nos amis anglo-saxons, pour en arriver à un tel niveau tennistique. Le plus élevé jamais atteint dans l’histoire du tennis selon moi. On y reviendra. 

La Next Gen attendra sagement son tour

Jusqu’à dimanche 9h30, cet Open d’Australie était celui de deux hommes. Rafael Nadal et Novak Djokovic avaient tout rasé sur leur passage. Chacun à sa manière. Chacun avec l’autorité d’une légende.

Le taureau n’avait pas perdu le moindre set à Melbourne. En exterminant au passage trois fiers représentants de cette Next Gen : 7 jeux laissés à Alex de Minaur ; à peine 2 de plus pour Frances Tiafoe ; seulement 6 concédés à Stefanos Tsitsipas, aujourd’hui 12ème mondial. Rafa avait enclenché le mode « monstre sacré » dès sa première foulée sur la Rod Laver Arena. Pas là pour trier les lentilles. Il fallait chercher un second Australian Open et rentrer un peu plus dans la légende.

L’espagnol avait rarement paru aussi fringant et dominateur sur dur. Comme si la levée australienne avait déménagé porte d’Auteuil. Une modification technique au service qui porte ses fruits –jamais Rafa n’avait été aussi peu retourné-, un positionnement beaucoup plus rapproché de la ligne de fond de court –en mode Flushing Meadows édition 2013– et aussi et surtout un corps qui lui fout la paix.

La trajectoire du serbe est intéressante en ce qu’elle ne ressemble en rien à celle de Rafa. Après deux premiers tours parfaitement maitrisés, la machine s’est légèrement enrayée face à deux autres membres de la Next Gen : Denis Shapovalov et Daniil Medvedev. Résultat des courses : un set perdu lors de chaque rencontre. Mais néanmoins, une impression globale qui prédomine : la défaite n’a pas été envisageable une seule milli-seconde. Le meilleur témoin en est la bulle infligée au canadien lors de la dernière manche.

A partir des quarts de finale, le numéro 1 mondial est entré dans une autre dimension : tout d’abord, grâce à l’extrême fatigue de Kei Nishikori contraint de jeter les armes à 6-1 4-1. Ensuite, face à Lucas Pouille qui a subi l’une des plus grosses déculottées jamais infligées à ce stade en Grand Chelem. 0, 2 et 2, Djokovic venait d’atterrir sur sa planète. Qu’aucun autre joueur de tennis n’a jamais foulé. Celle de la perfection absolue. 5 fautes directes. 24 coups gagnants.

Un chef d’oeuvre avant de fermer le rideau 

Deux monstres tutoyant chacun son meilleur niveau allaient pouvoir s’affronter sur l’un des plus beaux courts du monde. Le réveil à 9h30 ce dimanche était une obligation absolue, peu important les activités de la veille. On avait tous en tête la finale de 2012, longue de presque 6 heures. On voulait la même. Un vrai combat à armes égales entre deux des meilleurs joueurs de l’histoire nous offrant l’une des plus belles rivalités que ce sport eut à porter.

Mais c’est bien là le problème. Nous nous sommes très vite rendus compte que les armes étaient bien loin d’être égales. Quand il atteint un tel niveau de jeu, Novak Djokovic est invincible. Au sens strict du terme. Il ne peut pas être battu. Par personne. Même pas par un Rafael Nadal avec autant de confiance et en pleine possession de ses moyens physiques.

Après, j’entends déjà certains évoquer avec insistance la chute impressionnante du tennis du taureau entre sa demi-finale face à Tsitsipas et ce match. Peut-on expliquer ce phénomène en évoquant exclusivement le niveau de jeu atteint par le serbe ? Je ne pense pas. Je viens ici en apporteur de nuances.

Tout d’abord, il est évident que comparativement aux autres matchs que Rafa a eu à jouer, il a eu nettement moins de temps pour mettre en place son jeu. Novak prenait la balle tellement tôt et jouait à une telle vitesse qu’il était vraiment compliqué voire impossible pour l’espagnol de dominer les échanges. Mais Rafa a déjà réussi plus d’une fois par le passé à embêter beaucoup plus, voire à coiffer au poteau le serbe en étant ultra dominé dans le jeu durant toute la partie.

Et ce qui a manqué à Nadal ce dimanche, et qui peut directement lui être reproché, c’est sa vitesse de déplacement et sa vision du jeu. L’espagnol semblait lourd, très peu à l’aise dans ses déplacements, notamment latéraux et constamment en retard. Ok, ça aide pas quand le mec en face de toi envoie des avions téléguidés à 30 centimètres des lignes en ratant seulement 9 fois en 2 heures. Mais quand même.

Nadal a été aussi bouffé psychologiquement par le serbe. Il l’est d’ailleurs depuis un certain temps. Et je suis certain que ça l’a empêché d’utiliser au maximum ses ressources physiques. Djokovic est clairement entré dans le cerveau du taureau. Et ce depuis des années et des années. Avant 2011, Rafa menait 16-7 dans ses confrontations face au numéro 1 mondial. Depuis, on est sur un 21-9 pour Novak. Pire, Djoko est le seul « match-up négatif » de l’espagnol sur le circuit. Et ça pèse. Beaucoup plus que ce que l’on croit. Parlez-en à Roger quand il enchaînait les défaites contre Nadal. Il en connait un rayon sur le sujet.

Un trio en or massif 

Tout ceci étant dit, on ne peut que s’incliner devant la performance du serbe. Il a atteint selon moi le meilleur niveau tennistique qu’on ait jamais vu dans l’histoire du tennis. 14 fautes directes entre la demi-finale et la finale. Du jamais vu. S’il gagne Roland Garros, il pourrait réaliser une seconde fois le Grand Chelem sur deux saisons. 4 Grands Chelems consécutifs. Pour info, ni Roger ni Rafa n’ont jamais réussi cet exploit. Dominer le circuit de la tête et des épaules, sans laisser une miette aux autres, durant une année complète.

Maintenant place aux comptes et à une nouvelle donnée qui témoigne de l’époque dorée que l’on traverse : Roger Federer (20 titres), Rafael Nadal (17 titres) et Novak Djokovic (15 titres) sont tous les trois sur le podium du nombre de titres en Grand Chelem qui constitue -en quelque sorte- le juge de paix dans la hiérarchie historique. Exit Pete Sampras et ses 14 couronnes. Nous avons en tête trois joueurs qui ont co-existé, qui se sont affrontés, qui ont perdu les uns contre les autres. C’est tout simplement hallucinant.

Une stat fait d’ailleurs froid dans le dos : depuis la finale de Wimbledon en 2003 remportée par Roger, 63 finales de Grand Chelem ont été disputées. Seulement 5 l’ont été sans Roger, Rafa et Novak. Dont trois avant même que Nadal et Djoko ne remportent leur premier majeur (US Open 2003, Roland Garros 2004, Australian Open 2005). EFFRAYANT.

Une question subsiste : qui emportera le record avec lui ? Selon moi, au vu de la tendance actuelle, de « l’état » physique des 3 joueurs et des guerres psychologiques en cours, je ne vois pas comment Novak ne pourrait pas rattraper le suisse. Il vient quand même de remporter les 3 derniers. L’écart actuel de niveau avec les autres joueurs du circuit est abyssal. Il est, je pense, celui qui va jouer encore le plus longtemps. Désolé Rafa, mais ta machine semble plus ereintée que celle du serbe. Et s’il arrive à s’imposer dans quelques mois porte d’Auteuil, la messe sera dite pour le taureau.

En fait, je ne pense pas que ce soit Rafa ou Roger qui puissent l’empêcher de récupérer le trône. Mais l’avènement plus assumé de cette Next Gen, Alexander Zverev, Stefanos Tsitsipas, Karen Khachanov et Daniil Medvedev en têtes de proue. S’ils ne sont pas en mesure de hisser significativement leur niveau de jeu en Grand Chelem d’ici 2 ans, Novak s’envolera.

Pour conclure et reprendre les mots remplis d’humour du serbe lors de sa dernière conférence de presse, it’s not too bad.